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Vision

L’architecte deviendra-t-il bientôt un métier en pénurie ?

Depuis l’an dernier, l’Ordre des Architectes s’est doté d’un nouveau président, insufflant d’emblée un vent de renouveau au sein de l’institution. Anton Draye n’a pas accepté cette fonction par goût du prestige. Il s’est donné pour mission personnelle de remettre l’Ordre sur les rails, afin de préparer la profession d’architecte à la réalité actuelle du secteur de la construction, marquée par de profondes mutations et de nombreux défis. « Les architectes doivent évoluer avec leur temps, mais pas au détriment de leur indépendance ni de leur créativité. Il est temps de revoir l’ensemble du système et de procéder aux ajustements nécessaires. »

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Ordre des 
Architectes

Batichronique : L’Ordre des Architectes a récemment traversé une période agitée. Outre les protestations massives contre la cotisation annuelle, il était question de dysfonctionnements structurels, de chaos administratif et de leadership toxique. Vous avez donc hérité d’une lourde mission…

Anton Draye : « Ce n’est effectivement pas une tâche facile, mais nous naviguons aujourd’hui dans des eaux plus calmes. Ma priorité est d’instaurer la sérénité et de rétablir la confiance, tant auprès des mandataires que des collaborateurs et des architectes. Pour y parvenir, nous avons engagé une restructuration en profondeur. Une nouvelle équipe dirigeante est en place et nous parvenons à nouveau à attirer des profils compétents. Parallèlement, nous menons une réflexion stratégique sur l’optimisation de la loi de 1963, qui régit le fonctionnement de l’Ordre. Notre ambition est d’insuffler une nouvelle dynamique à l’organisation et de l’orienter résolument vers l’avenir. »

« Une fois cette étape franchie, nous souhaitons sensibiliser les pouvoirs publics à la nécessité d’adapter la loi de 1939, qui définit la profession d’architecte. Évidemment, tout ne se fait pas sans heurts, mais j’aime les défis. Cela vaut largement l’investissement en temps et en énergie, car l’architecture est, à mes yeux, le plus beau métier qui soit. Malheureusement, il est aujourd’hui insuffisamment reconnu et rémunéré. Cette situation pèse de plus en plus lourdement sur ceux qui choisissent cette voie. Les jeunes architectes, en particulier, quittent massivement la profession faute de perspectives d’avenir, comme le confirme l’étude EquiLibre menée par le HIVA et la KU Leuven. Des changements radicaux s’imposent, faute de quoi l’architecture deviendra un véritable métier en pénurie. Il appartient à l’Ordre, aux associations professionnelles et aux architectes eux-mêmes d’enrayer cette tendance. L’Ordre peut jouer un rôle de médiateur et de négociateur, en proposant des solutions gagnant-gagnant pour toutes les parties concernées. »

Batichronique : La situation est-elle réellement si préoccupante ?

Anton Draye : « À première vue, le malaise général et l’insatisfaction qui traversent aujourd’hui le secteur sont peu visibles. Début de l’an dernier, la Belgique comptait 15 954 architectes inscrits, dont 1 580 stagiaires. Il s’agit encore d’une légère hausse par rapport à l’année précédente. Toutefois, cette croissance ralentit fortement, surtout comparée aux décennies 1980 et 1990. Plus de 6 % des inscriptions concernent par ailleurs des non-Belges, issus de pas moins de 88 pays.

Un autre signal révélateur est l’augmentation spectaculaire du nombre de sociétés d’architecture : elles étaient 1 052 en 2008, contre 4 620 l’an dernier. Cela démontre que les architectes sont contraints d’unir leurs forces, car il devient difficile de s’en sortir seuls, tant sur le plan financier qu’en termes de charge de travail et de compétences requises. »

« Malgré tout, le métier continue de faire rêver. La formation gagne même en popularité : en 2023-2024, près de 4 000 jeunes ont opté pour des études d’architecture, un chiffre en légère hausse. Mais seuls 1 125 ont obtenu leur diplôme et à peine 449 ont choisi d’entamer un stage, pourtant indispensable pour exercer la profession. »

Batichronique : À la lecture de ces chiffres, on pourrait croire que tout va bien…

Anton Draye : « Les apparences sont trompeuses. À entendre les signaux d’alarme provenant du terrain, nous sommes à l’aube d’un tournant majeur. Les petits bureaux, en particulier, sont sous forte pression : concurrence accrue, charge de travail élevée, multiplication des tâches et responsabilités. Les grands bureaux rencontrent certes des difficultés similaires, mais disposent de davantage de moyens pour répartir les charges. »

« Je ne prétends pas que les petits bureaux disparaîtront, mais la consolidation va clairement se poursuivre dans les années à venir. Les architectes n’ont aujourd’hui guère d’autre choix que de se spécialiser et de collaborer. Et cela ne relève pas uniquement d’une logique financière. Construire et rénover devient de plus en plus complexe : la législation évolue rapidement et une multitude de nouveaux matériaux et techniques arrivent sur le marché. Pour un architecte isolé ou un petit bureau, il devient difficile de rester constamment à jour. Sans oublier qu’une vague massive de construction et de rénovation nous attend, si l’Europe entend atteindre ses objectifs climatiques. »

Batichronique : L’architecte de demain sera-t-il donc un spécialiste ?

Anton Draye : « Aujourd’hui, on attend encore de nous que nous soyons des généralistes, et le système de stage repose sur cette logique. Les jeunes diplômés sont censés découvrir toutes les facettes du métier. Mais en deux ans, cela devient irréaliste : notre profession est devenue trop complexe. Je suis convaincu que les jeunes architectes se spécialiseront de plus en plus, ce qui conduira à terme à un secteur majoritairement composé de spécialistes. Les architectes en activité devront suivre la même voie, pour les mêmes raisons, tant professionnelles que financières. »

« Je ne considère pas cela comme une évolution négative. Certains excellent dans la conception, d’autres préfèrent le suivi de chantier, d’autres encore se sentent plus à l’aise avec les aspects juridiques, administratifs ou techniques. Le problème n’est donc pas la spécialisation en soi, mais le fait que nous soyons aujourd’hui dans une phase de transition et même d’impasse. Les tâches et responsabilités augmentent, sans que la rémunération suive. C’est précisément ce déséquilibre qui menace la profession. L’étude EquiLibre révèle qu’un architecte sur cinq envisage d’arrêter. Les femmes, en particulier, quittent la profession après une dizaine d’années en moyenne. Pourtant, la majorité reste fière de son métier et le trouve intellectuellement passionnant, mais souffre d’une surcharge structurelle et d’une situation financière précaire. »

Batichronique : De nombreux efforts sont déployés pour maintenir le coût de la construction à un niveau abordable. N’y a-t-il pas contradiction avec votre plaidoyer en faveur d’une meilleure rémunération des architectes ?

Anton Draye : « L’opinion publique perçoit souvent les architectes comme de grands gagnants financiers, mais la réalité est tout autre. Les chiffres de l’étude EquiLibre sont éloquents : le revenu annuel net moyen d’un architecte s’élève à 25 454 euros, ce qui nous place en bas de l’échelle des professions libérales. À titre de comparaison, avocats et dentistes gagnent plus du double. »

« En contrepartie, nous assumons pendant dix ans l’entière responsabilité des bâtiments que nous concevons. Cette situation découle de la loi sur les architectes de 1939, totalement déconnectée de la réalité actuelle. À l’époque, construire était relativement simple ; aujourd’hui, c’est une activité extrêmement complexe. Les techniques et les matériaux évoluent de manière révolutionnaire, tandis que la réglementation est devenue un véritable labyrinthe, parfois contradictoire. »

« L’architecte est désormais tenu de collaborer avec de nombreux experts : ingénieurs en stabilité et en acoustique, responsables PEB, experts énergie, coordinateurs sécurité, spécialistes du patrimoine… Sans oublier l’adoption de technologies comme le BIM, qui requièrent formation et pratique. La coordination est devenue une part essentielle – et chronophage – de notre travail. Les procédures de permis sont plus longues et plus complexes, et nous devons en permanence suivre l’évolution des matériaux et techniques. Il est donc légitime que ces tâches supplémentaires soient rémunérées. Par ailleurs, nous plaidons pour une répartition plus équitable des responsabilités et un régime de responsabilité plus réaliste. »

Batichronique : Concrètement, comment voyez-vous cette évolution ?

Anton Draye : « Il est temps d’abandonner le principe de la responsabilité totale de l’architecte. De nouvelles formes de collaboration, comme le Design & Build, se développent dans le secteur. Je n’y suis pas opposé, bien au contraire : elles peuvent contribuer positivement à la rapidité de construction et à la qualité et l’efficacité à long terme des réalisations. Même pour des projets plus modestes, ces formules peuvent être pertinentes, à condition que le cadre légal prévoie une répartition correcte des responsabilités. »

« Il serait par exemple plus équitable que les entrepreneurs assument la responsabilité des techniques et des processus d’exécution, domaines dans lesquels ils disposent de l’expertise la plus pointue et d’une présence permanente sur chantier. Cela ne signifie en aucun cas que l’architecte doive renoncer à son indépendance. Celle-ci est indispensable pour garantir la qualité architecturale. Quelqu’un doit rester le capitaine du navire, l’interlocuteur du maître d’ouvrage et le coordinateur entre les différentes expertises. Sans cela, on risque de sacrifier les qualités architecturales au profit de considérations budgétaires ou de délais, et personne ne souhaite un patrimoine bâti sans âme ni caractère. »

Batichronique : Le Design & Build ne limite-t-il pas déjà la liberté créative des architectes ?

Anton Draye : « L’intérêt du Design & Build réside dans la recherche, dès la phase préparatoire, d’un équilibre entre esthétique, technique et budget. Certains architectes peuvent y voir une contrainte, mais je pense que cette approche présente de nombreux avantages pour certains projets. Les discussions et retards en phase d’exécution sont nettement réduits, ce qui apporte de la sérénité à toutes les parties. »

« Lorsqu’un problème survient sur chantier, il faut souvent décider rapidement, au détriment de la qualité. N’est-il pas préférable de faire certains compromis en amont, tout en tirant le meilleur parti des possibilités architecturales ? Une bonne communication au sein de l’équipe de construction permet également un enrichissement mutuel et une recherche collective de la meilleure solution pour le maître d’ouvrage. »

« Nous devons aussi rester réalistes : construire coûte de plus en plus cher et les budgets ne sont pas illimités. Certains détails, bien que valorisants sur le plan architectural, ne sont pas toujours indispensables. Le défi consiste à trouver le juste équilibre : accepter une certaine sobriété sur certaines parties du bâtiment, tout en laissant à l’architecte la liberté de s’exprimer pleinement là où le projet peut réellement faire la différence. »

« Cela dit, les nouvelles formes de collaboration n’excluent en rien la procédure classique d’adjudication, qui reste particulièrement pertinente pour les projets visant une qualité architecturale marquée. D’expérience, les formules Design & Build ne sont pas systématiquement moins coûteuses. Un projet bien conçu, un dossier d’appel d’offres clair et un suivi rigoureux peuvent offrir à l’architecte davantage de latitude pour atteindre le niveau de raffinement souhaité. L’avenir apportera peut-être des formules hybrides combinant le meilleur des deux mondes. »

Batichronique : Outre l’aspect financier, quels autres problèmes affectent la profession ?

Anton Draye : « La simplification de la charge administrative est une revendication majeure, notamment en matière d’urbanisme. Des exigences sont parfois imposées sans figurer dans les normes officielles, et certaines autorités locales ajoutent des contraintes supplémentaires aux règles existantes. Pour les architectes actifs dans plusieurs communes, cela crée une grande confusion. Les contradictions entre normes entraînent retards et incertitudes. »

« Les concours d’architecture et les marchés publics constituent également un problème : ils exigent un investissement considérable en temps et en ressources, sans aucune garantie d’attribution. Une indemnité de participation (‘bid fee’) serait une avancée bienvenue. Enfin, le statut social peu clair, combiné à une rémunération faible, pénalise fortement les jeunes architectes. Beaucoup sont contraints d’adopter un statut d’indépendant tout en travaillant à temps plein pour un seul bureau, avec une rémunération insuffisante. »

Batichronique : Vous évoquiez le fait que de nombreux architectes arrêtent après leur stage. Quelles en sont les conséquences ?

Anton Draye : « Beaucoup de jeunes effectuent le stage principalement pour obtenir le titre officiel d’architecte. Lorsqu’une part importante quitte ensuite la profession, tout le monde y perd. Les bureaux et maîtres de stage ont investi dans leur encadrement, tandis que l’Ordre consacre beaucoup de temps et de moyens au suivi du stage. Les stagiaires, de leur côté, subissent une faible rémunération, sans perspective d’amélioration rapide. »

« Nous avons toutefois pu obtenir une avancée : fin 2025, le Conseil flamand a décidé d’aligner la rémunération minimale des stagiaires sur celle des jeunes employés, soit 23,65 euros de l’heure sous statut indépendant. Cela permet une comparaison plus équitable des statuts et favorise des collaborations plus durables et valorisantes. »

Batichronique : Comment les architectes perçoivent-ils l’évolution vers la construction circulaire ?

Anton Draye : « La législation en matière de durabilité reste trop centrée sur la performance énergétique. La circularité n’est pas encore obligatoire, même si l’extension prochaine de la réglementation PEB aux émissions de cycle de vie des matériaux devrait changer la donne. C’est une évolution positive, mais la circularité signifie aussi travailler avec l’existant et démolir moins. Cela suppose un changement de mentalité, tant chez les architectes que chez les maîtres d’ouvrage et les autorités. »

« Je suis un fervent défenseur de la reconversion et du réemploi, qui requièrent une autre forme de créativité. Il faut aussi revoir nos attentes vis-à-vis des bâtiments : tout ne doit pas être parfaitement lisse et sur-isolé au détriment du paysage urbain. Trop souvent, les intentions durables sont revues à la baisse dès que les coûts apparaissent, au profit d’exigences énergétiques dictées par des avantages fiscaux. C’est regrettable, car cela se fait souvent au détriment d’une architecture de qualité, pourtant plus durable au sens large. »

Batichronique : L’intelligence artificielle pourrait-elle un jour remplacer l’architecte ?

Anton Draye : « J’en doute fortement. L’architecte ne se limite pas à dessiner, et la créativité humaine restera indispensable. En revanche, l’IA et les outils numériques seront de plus en plus utilisés comme des instruments d’aide : pour travailler plus rapidement, produire des rendus, effectuer des contrôles, rédiger des notes ou vérifier la conformité réglementaire. »

« Le paradoxe des évolutions digitales, c’est que nous espérions une simplification du travail. En réalité, nous faisons davantage dans le même laps de temps, ce qui accroît la pression. La productivité augmente, tout comme les attentes. Là où les architectes travaillaient autrefois à la planche à dessin dans un rythme plus humain, ils évoluent aujourd’hui dans un flux continu de données, de communication, de logiciels et de délais. Le temps de la réflexion se raréfie. »

Batichronique : Les relations entre architectes et entrepreneurs s’améliorent-elles ?

Anton Draye : « Les formules comme le Design & Build nous ont appris à collaborer et à mieux nous comprendre. C’est une évolution très positive. Nous constatons également une professionnalisation accrue des entrepreneurs, y compris à petite échelle, ce qui améliore la concertation et la communication. »

« Nous nous rapprochons, ce qui est un atout dans une logique de responsabilité partagée, même si le cadre fait encore défaut. Nous souhaitons travailler avec des partenaires fiables, capables de proposer des alternatives de manière proactive. Cela permet de réaliser des projets – en particulier les plus complexes – de manière efficace, durable, dans le respect des délais et des budgets. »

« Pour les projets de moindre envergure, je privilégie personnellement les entreprises générales, qui centralisent la planification, la coordination et l’exécution. Le rôle de l’architecte consiste alors surtout à fournir un accompagnement technique et conceptuel, afin de garantir la qualité et l’intention du projet. Une répartition claire des tâches et des responsabilités, fondée sur la confiance et l’expertise, bénéficie tant à l’efficacité du processus qu’à la qualité du résultat final. J’en appelle donc au secteur pour poursuivre sa professionnalisation, préparer soigneusement les chantiers et, surtout, communiquer à temps et en toute transparence. » 

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