Interview | Thomas & Ufkes : depuis Merchtem à la conquête du monde
Au milieu des grands fabricants internationaux de nacelles élévatrices, une entreprise singulière s’impose depuis Merchtem, dans le Brabant flamand : Thomas & Ufkes. Forte d’une riche tradition familiale, la société a su développer une niche qui attire aujourd’hui des clients aux quatre coins du globe. « Grâce à notre rapprochement récent avec la société néerlandaise Ufkes Greentec, nous voulons encore renforcer notre position unique dans la conception de solutions sur mesure », explique Michiel Thomas.
« J’ai littéralement grandi sur ce site », raconte-t-il. « Les origines de l’entreprise remontent à près d’un siècle, lorsque mon arrière-grand-père a commencé à vendre des tracteurs. Plus tard, mon grand-père s’est fait connaître avec les fameuses mini-grues vertes Thomas. Mais dans les années 80, l’arrivée de géants comme Bobcat, Volvo et Caterpillar a profondément bouleversé le marché. Nous ne pouvions plus rivaliser avec leur puissance industrielle. »
C’est à ce moment que la génération suivante, représentée par le père et l’oncle de Michiel, a réorienté l’activité. « Ils ont choisi de se spécialiser dans les nacelles élévatrices. Depuis, cette orientation n’a jamais changé. De la conception au produit fini, l’ensemble du processus de fabrication – pour les modèles tractables comme pour les nacelles montées – est toujours réalisé dans notre atelier à Merchtem. »
Ufkes Greentec : un partenariat stratégique
Conscient des enjeux liés à la taille critique, Thomas a cherché un partenaire capable de renforcer ses activités. « J’ai finalement trouvé ce partenaire en la personne de Jippe Ufkes, de la société néerlandaise Ufkes Greentec, spécialisée dans les machines forestières. Nous nous sommes rendu compte que nous travaillions souvent pour les mêmes clients. Après plusieurs mois d’échanges, nous avons créé début 2026 une nouvelle entité : Thomas & Ufkes. Nous assurons désormais la distribution et le service des machines Ufkes en Belgique et en France. »
« Vendre une machine, c’est une chose. Garantir son fonctionnement dans la durée, c’est essentiel. Un client ne revient que si le service est irréprochable. Et les exigences en la matière se sont nettement renforcées ces dernières années. Une machine doit produire. Une panne signalée aujourd’hui doit être prise en charge immédiatement – au plus tard le lendemain. Auparavant, les techniciens d’Ufkes devaient parcourir des centaines de kilomètres depuis la Frise pour intervenir en Belgique, parfois pour des réparations mineures. Désormais, nous assurons ces interventions localement. En contrepartie, nous bénéficions de leur vaste réseau de distribution pour commercialiser nos propres machines jusqu’aux États-Unis, en Australie ou en Nouvelle-Zélande. »
Une niche à forte valeur ajoutée
Aujourd’hui, l’entreprise propose une large gamme de nacelles. Les modèles tractables de 12 à 21 mètres rencontrent un vif succès auprès des couvreurs, ramoneurs et sociétés de location. À cela s’ajoutent des nacelles montées sur utilitaires et poids lourds, couvrant des hauteurs de 20 à 30 mètres, principalement destinées aux entreprises de toiture, de façade ou d’élagage.
« Nous avons abandonné les petits modèles accessibles avec un permis B en raison d’une concurrence trop intense. Nous distribuons désormais uniquement la marque italienne Oil & Steel pour ce segment. »
La véritable spécialité de Thomas & Ufkes réside toutefois dans les nacelles montées sur tracteurs, principalement destinées au secteur forestier. « Ce produit nous place dans une position quasi monopolistique à l’échelle mondiale. Les grands fabricants ne s’y intéressent pas, faute de production en série viable. Un tracteur capable de supporter une nacelle de 30 mètres affiche rapidement un poids à vide de 6,5 tonnes. Peu de clients souhaitent investir dans un tel équipement neuf. Nous travaillons donc essentiellement en sur mesure, souvent à partir de véhicules d’occasion. »
« Notre agilité nous permet de répondre précisément aux besoins spécifiques des clients. Chaque machine est configurée selon leurs exigences. Contrairement aux grands fabricants, nous ne proposons pas un produit standard figé : ici, le client reste au centre du processus. »
Vers des machines multifonctionnelles
L’innovation reste au cœur de la stratégie, en étroite collaboration avec les équipes d’ingénierie d’Ufkes. « Le secteur forestier est fortement saisonnier. Entre fin mars et mi-juillet, les travaux en forêt sont interdits en raison de la période de nidification, ce qui immobilise les machines pendant plusieurs mois. L’enjeu est donc de rentabiliser ces équipements sur d’autres applications. »
« Nous développons actuellement des nacelles modulaires, dont le panier peut être remplacé par différents outils : tête de coupe GMT, treuil, ventouses pour la pose de vitrages, ou encore systèmes de levage pour panneaux photovoltaïques et panneaux sandwich. Pour les modèles de 18 et 24 mètres, nous avons conçu un système permettant de démonter facilement la nacelle du tracteur, afin d’utiliser celui-ci pour d’autres travaux, comme le broyage ou l’entretien des espaces verts. »
Par ailleurs, le durcissement de la réglementation sur l’utilisation des échelles ouvre de nouvelles perspectives. « Les travaux au-delà de deux mètres ne peuvent plus être réalisés à l’aide d’échelles. Cela crée une forte demande pour des nacelles compactes, efficaces et abordables. Nous développons donc des mini-nacelles de 6 à 12 mètres, adaptables sur des tracteurs compacts ou des porte-outils comme Knikmops, Schäffer ou Avant. À partir d’un porteur de 1 500 kg, nous pouvons garantir une stabilité et une sécurité optimales. »
Entre contraintes réglementaires et défis technologiques
Malgré une demande croissante en provenance de marchés tels que la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, le Danemark, l’Irlande ou encore le Canada, l’entreprise se heurte à des obstacles administratifs et techniques.
« La certification des machines est devenue extrêmement complexe », regrette Michiel. « L’époque où l’on pouvait passer directement de la conception à la production est révolue. Aujourd’hui, les organismes de contrôle interviennent dès la phase de conception. Et malgré l’existence d’un marché européen, les réalités nationales restent très différentes. Même avec une certification du TÜV, des adaptations sont souvent nécessaires pour pouvoir exploiter une machine en Belgique. »
L’électrification constitue un autre défi majeur. « Les nacelles tractables sont déjà largement électrifiées, mais pour les modèles montés sur utilitaires ou camions, il n’existe pas encore d’alternative crédible aux motorisations thermiques. Le principal obstacle réside dans le poids des batteries et l’autonomie requise. Les véhicules électriques sont déjà lourds, ce qui limite la charge utile disponible pour la nacelle. En forêt, les clients exigent en outre une autonomie d’une journée complète, ce qui complique encore la donne. Même si des subsides existent aux Pays-Bas, je ne pense pas que la transition se fera rapidement. Le gaz me semble aujourd’hui une piste plus réaliste. »
La guerre des talents
L’entreprise s’appuie sur une équipe d’une dizaine de collaborateurs, dont la sœur de Michiel, Justien, en charge des ventes, de l’administration et du marketing. Mais le manque de personnel qualifié se fait également sentir.
« Trouver des profils techniques engagés est un véritable défi. Certaines offres d’emploi restent ouvertes pendant des mois. Nous collaborons avec des écoles et accueillons des stagiaires, mais cela ne suffit pas. La joint-venture avec Ufkes pourrait aussi nous aider sur ce plan. Leur atelier de soudure en Pologne ouvre des perspectives de collaboration. À terme, l’assemblage pourrait rester à Merchtem, tandis que certaines opérations seraient externalisées. Nous échangeons déjà régulièrement des soudeurs et des techniciens de service. »
Keep it simple
À contre-courant d’une digitalisation croissante, Thomas & Ufkes privilégie la simplicité. « Certains concurrents investissent massivement dans les logiciels, la télématique ou les interfaces numériques. Ce n’est pas notre priorité. Nos clients, en particulier les loueurs, recherchent avant tout des machines fiables, robustes et faciles à utiliser. Ils veulent des équipements immédiatement opérationnels, sans devoir consulter des manuels complexes ou scanner des QR codes. »
L’avenir passe davantage par l’optimisation de la production et de la logistique à l’international. « Le transport de tracteurs complets vers des marchés lointains est extrêmement coûteux. Nous développons donc un châssis modulaire permettant d’expédier la nacelle sans le tracteur. Celui-ci peut être assemblé sur place par nos techniciens. Cette approche ouvre la voie à une certaine standardisation et nous permettra de réduire significativement les délais de livraison. »